ןָּתְשֻחְנ
J'ai, sur le bout des doigts, quelques pétales de fleurs humides.
Sur le rebord de ces lèvres fleuries, un sourire attaché. J'ai, au creux de ma paume, un secret. Quel est ton nom, déjà ? Je l'ai oublié, tu sais ; je sais que tu ignores aussi le mien... Ne t'en fais pas, cela n'a aucune importance : je serai celui que tu voudras bien voir. Sois très attentif et abandonne-toi dans ces sphères incroyables, dans ces lieux insouciants, qui transcendent l'espace et le temps. J'ai couru, tu sais, l'autre soir, pour te donner quelque chose. Où étais-tu, déjà ? Tu l'as oublié. Moi aussi. Qu'importe, après tout. Nous sommes reprogrammés : deux statues bien en place, façonnées à partir de pierres sacrées et magiques.
J'ai, sur le bout des doigts, quelques pétales de fleurs humides.
Nous dansions sur le rythme d'un empire écroulé. Quoi de plus stimulant, sonore et renversant que les ruines ? Les rues faisaient des cercles flamboyants ; à force d'insouciance, nos yeux étaient trempés. Tout, il y avait tout ; tout pour mettre le feu dans ces paradis urbains, chauds et animés. Paradis artificiels ? C'est un peu vu... Prends la main de cet inconnu : il a de beaux yeux gris, n'est-ce pas l'essentiel ? Tu feras sa connaissance un peu plus tard ; mais enfin, n'aie pas peur : tu as ma bénédiction - et même celle de la statue qui urine sur la place de la ville !
J'ai, sur le bout des doigts, quelques pétales de fleurs humides.
Nous dansons au rythme des démons offensés : ils s'envolent, les ailes gorgées de panache, vers d'autres nues. C'est le grand départ, ce soir ? Ils nous montrent leur plus doux sourire. Et moi, une fois de plus, je chavire... J'ai perdu, c'est vrai, leur regard éphémère. J'ai beau cligner des yeux, je ne vois que de l'ombre, du rouge, quelques traînées de poudre.
Là-bas, dans un coin, il y a une vieille Bible ; il attrape un crayon qui traînait dans un pot poussiéreux ; il arrache, au hasard, une page pour griffonner, à la hâte, la pupille des dieux. Sur la page arrachée, il lit ces quelques mots :
"...à la démesure, le temps de voir ce qu’il est bon, pour les fils d’Adam, de faire sous le ciel pendant..."
Ce soir, j'invoque des noms secrets, connus seulement de moi. C'est un jeu amusant, plein d'ombre et de matière ; il revient sans cesse. Murmures-tu mon nom, d'où tu es ? Moi, dans ma fumée, imbibé d'encens, j'invoque le tien, redessine quelques éclats de ton regard. Jeu d'assemblage étrange, fracassé sur le sol silencieux, survolté de tic-tac et de cloches épaisses, lourdes...
Jamais, jamais, le carrelage n'a été aussi frais. C'est agréable, l'oubli, n'est-ce pas ? Veux-tu, toi aussi, goûter à cette vaste confusion ? Elle fait frisonner les os ! Dans un nuage, seul ; une foule anonyme : tant de visages émus et de traits effacés... Remplissez les vides, à grands coups de couleurs, d'éclats de rire, de tendresses éphémères, de torpeurs exquises... Je m'évanouis souvent, pendant des heures. Des lampes sublimes dans la figure.
Le silence se met à perler ; il est de plus en plus précis. On n'entendra plus qu'un bruit sacré, la musique électrique, la vibration ultime : l'oiseau qui déploie ses ailes, qui fait soupirer la nuit. As-tu quelques secondes à tuer ? Je te fais revenir, de loin ; reprenons au moment de la brèche, là où tout s'est tu. Renouons avec le sens. Ce ne sera qu'un instant, mais cela nous donnera quelque chose à se mettre dans le cœur.
Assez déchiffré.
Je jette un grand voile noir sur cet empire de givre et d'argent. Merci d'être venu ; t'es-tu bien diverti dans ces couloirs sismiques ? Vois-tu la lumière qui point sous l'échiquier ? C'en est fait, jeune chose, et restons bien en place, installés dans les spasmes, sous nos grands voiles cendrés. Rions, rions ; en souvenir, tatouons-nous la nuit, au creux de l'âme. Et, quand tout sera fini, sourions pour de vrai, pour la première fois. Trêve de regards acides, trêve d'effervescences.
Avec un petit verrou d'or,
Fermons la parenthèse...
J'ai lu quelques textes sur ce blog. Je suis charmé par votre style. C'est très beau. J'espère pouvoir lire au format papier certains de vos textes, un jour.
RépondreSupprimerMerci infiniment pour cet adorable commentaire. Au plaisir de se retrouver, au détour d'une parenthèse ou dans d'autres circonstances.
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