Graal

 J'essaie, tant bien que mal, de tout remettre ensemble. De coller, avec force, à une espèce éteinte de continuité. J'essaie, autant que faire se peut, de faire de l'unité. Puissé-je faire advenir ce tout qui met fin aux pièces détachées. Mais le tout, l'organisme, l'ensemble finit toujours par résister à la continuité. C'est le jeu bien pervers de l'exactitude. Celle du tout dernier moment, la plus pure, celle qui nous fait toucher du doigt la Vérité. Celle qui fait dire : "Nous y sommes !" ... Ce point d'harmonie, où l'on n'ajoute plus rien, où l'on ne retranche plus. Ce point d'excellence qui impose le silence. Pas n'importe lequel : celui de la prière, de la révérence ; celui du foudroiement devant les feux superbes et ardents ; celui qui nous fait baisser la tête et fermer les yeux. Celui qui donne envie : envie d'exister, d'être autrement, de se confondre avec maintenant. Ce silence-là. 

 Il s'agit de ce moment incroyable où la jouissance d'être est une plaine marine sans excroissance, sans motte, sans rien qui butte, qui heurte. Il s'agit de cet instant où l'on saisit de très près, où l'on embrasse complètement le sens, le goût, la saveur de ce qui n'était que vision. L'auxiliaire être prend tout son sens ; il n'a jamais été aussi savoureux. L'être pur et sacré de la chose. La conception. Ce point fin, à l'encre épaisse, infime marque sur la page épuisée. Le nom, le mot, le mot qui quitte le bout de la langue. Le verbe qui s'incarne, qui terrasse les circonvolutions, qui jette dans les cieux son odeur fraîche et sûre. Son fumet souriant et pur. Une offrande ? Certainement pas. Jamais plus. (On s'égare un peu, on se décale, malheureusement, de la note exacte). 

 Alors je recentre le flux sacré de l'onde mielleuse et farouche ; je marche, voilé, dans un désert de brume et de vent. La trajectoire est droite, les pas sont décidés. La boussole est-elle brisée, ce soir ? Ciel, les aiguilles s'affolent, je perds l'Orient, l'Occident, et je vois suinter les couleurs de l'arc-en-ciel. Il parle, le martyr ; il a des choses à dire. Dès cet instant, c'est l'extase la plus profonde qui s'enclenche. Processus cyclonique. 

 Je vois des mains gantées qui me tendent une coupe ; je récupère, dans ce creux d'or ciselé, l'arc-en-ciel qui s'efface, qui se saigne, qui s'écoule. Le ciel s'ouvre, le sol lui-même se met à tonner. L'écume fait mousser les cieux qui débordent. J'offre une ultime prière à l'être fragmentaire qui m'appelle. Il connaît bien mon nom, il le fait retentir comme aucun autre. Il lui donne tout son sens. Le ciel est devenu pourpre. On dit que c'est mon sang, peut-être... Amusante hypothèse, il faudra vérifier, un de ces soirs, quand l'air sera plus chaud et les regards plus lourds. Il faudra vérifier, quand, au creux d'une ruelle, un graffiti génial dira la vérité. Il faudra vérifier, quand les voix enjouées se feront des promesses, à grands coups de toujours. 

 Mes mains sont dans le sable, je crois. J'entends cette voix d'hier qui raconte son voyage. J'entends les mots sacrés, les mots lancés, les mots d'or, d'ivoire, de plomb et de papier. Volez, volez ! Peuplez le monde ! Partez sans moi, n'ayez pas peur : j'ai bu mon arc-en-ciel, jusqu'à la dernière goutte. 

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