Le chant du cristal
J'ai couru tant et plus, mais je n'y entends note. J'ai rompu mon souffle. Il me faut renouer avec le ciel ouvert et les pluies abondantes, avec la fraîcheur du temps qui sourit, avec les grains de sable pénibles qui restent dans l'oreille et qui piquent les yeux. Je vais rétrograder, saisir chaque impression et retrouver le goût.
Je suis à l'entrée de cette grande tour blanche. Ainsi je me rappelle. Les verres de cristal dans la vieille armoire - ma grand-mère me montrait comment les faire "chanter". C'était tout un programme, tout un protocole. Il fallait d'abord bien se laver les mains. Ensuite, on passait délicatement les doigts sur les rebords du verre. Et là, miracle, merveille : le cristal chantait. Un bruit unique, très aigu, si pur et si beau. Je souriais fort ; mes petits yeux brillaient, c'est certain, plus encore que ces jolis verres.
J'ai souvent essayé de les faire chanter, mais je n'y suis jamais parvenu. Pourtant, je faisais exactement ce que l'on me disait, j'étais appliqué, concentré, mes petits sourcils froncés. J'y mettais tout mon cœur ; c'était un échec cuisant. Mes tout petits doigts n'y parvenaient pas. Tant pis, j'écoutais le splendide concert que m'offrait ma grand-mère. L'éternité servie sur un plateau d'argent. Alors je partais, heureux, comblé, en essayant, avec ma petite voix claire, de reproduire le chant du cristal.
C'est sans doute pour cela que jamais je n'ai cessé d'être fasciné par le cristal et par la belle vaisselle. Là où vous voyez des vanités, de futiles raffinements, je vois sourire ma grand-mère ! Et ce chant particulier, je l'ai toujours avec moi, je le porte en moi. Il vibre souvent dans mon âme.
Parfois, quand ma tête se dérègle, déraille, m'inflige le martyr, l'indicible, quand ce mal cyclonique attrape mes tempes, met le feu dans mes yeux, quand le moindre son, la moindre lumière, sont comme une lame dans le crâne, je fais renaître le chant du cristal, le seul que je puisse souffrir en ces moments morbides.
Alors, il chante, ma grand-mère sourit, et c'est là que je m'endors, essoufflé de douleur, mais bercé, rieur, partiellement apaisé.
Voulez-vous un secret ?
Dans chaque mot que je pose, dans chaque trait que je trace, un verre de cristal chante.
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