Journal volé d'une ombre magnifique


 Vois ce grand chantier. Ce cinéma perpétuel. Cette ruine éclatée. Ces morceaux de gravier. C'est laid comme tout !

 Voici un homme un peu vieux : il y jette un énième morceau de ferraille rouillée. Voilà une femme ivre : elle y balance la carcasse de sa voiture. Une poubelle gigantesque ; décharge municipale. Portes ouvertes. Je vous attends, je vous écoute, je vous vois. De loin, de très loin, mes enfants. N'ayez pas peur, car moi, je fais tout ce que je veux. Je sais que cela vous agace : je me nourris de vos grimaces. 

 J'atterris. J'étais encore parti, quelque part. Je ne fais que cela ; et après ? Il fait nuit dans ce taudis, dans cet amas de saletés, de vieux objets usés. Je ne me retourne jamais, jeune chose, si je le fais, c'est pour te regarder de haut, très haut - vertige de ta vilenie. J'aurais presque peur de ton regard de tôle. Tu sens la rouille. 

 Comme je suis désagréable et grinçant, ce soir. Mauvais. Oui, je désire le mal, le noir, la chute, le sang... Allez, allez, battez-moi ! Mince, vous ne savez pas voler...Je ne vous apprendrai pas, vous êtes gâtés, il est trop tard. Le Karma fait son oeuvre, se faufile, travaille dur pour vous enrouler dans son cyclone d'enfer. Moi, j'ai juste à sourire. 

 Vous avez tout essayé, du haut de vos passions, de vos nausées. Je vous ai vu, onduler dans le noir, ondoyer tous les soirs, à capter mon regard. Rhabillez-vous bien vite : vous savez, je suis très occupé. 

 Donnez-moi un bidon d'essence. Merci bien. Est-il bien plein ? Mince, je me salis les mains... Arrosez ces vieilleries, et faites vite : j'ai froid, parmi les morts. Chaque carcasse est-elle imbibée ? Bien, bien... Donnez-moi l'allumette. Boum : je fais ce que je veux. 

 Tout brûle à présent. C'est merveilleux. Dansons, dansons ! Célébrons ces horreurs englouties, ces immondices avalées par le feu. Mettez du marbre, mettez de l'or, des miroirs, partout. 

 Je terrasse l'infâme - et mon infâme à moi, c'est le laid. Ne soyez pas laids. Je vous aimerai. Je suis futile, vain, superficiel, etc. Je fais ce que je veux. Je suis l'insolence même, ton pire cauchemar en chair. Mettez du bleu, des fleurs, des plantes...Où est mon champagne ? Mettez du vent, des escaliers sombres et somptueux, des oiseaux idiots, des gardiens à la porte. Deux ? J'en veux cent ! On pourrait me tuer, à tout moment ! 

 Tant que nous y sommes, mettez l'éternité, entre le miroir et la cheminée. Voilà, tout est en place. Tout est bien. Allez, allez. Vous savez, je suis très occupé et... il fait froid, très froid, parmi les morts. 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

ןָּתְשֻחְנ

Les mots du soir

Cri d'un exilé