ישׁמעאל

Ismaël était assis, seul au milieu de cette église ; il faisait noir. C'était au coeur de la nuit ; il ignorait vraiment comment il avait pu entrer ici. Tout était flou. La porte était fermée. C'était comme se réveiller après un rêve étrange et oublié. Ces rêves qui restent sans qu'il n'en reste rien. Ces petits morceaux de mystère qui donnent à votre ADN sa saveur, sa couleur, sa forme et son odeur, sans que vous n'en sachiez rien ; ils surgissent, vous secouent, vous réveillent et se diluent dans votre sang. Ils sont partout, ils sont tout, font tout. Mais vous n'y entendez rien. 

Ismaël ne savait plus grand-chose. Les douze dernières heures étaient parties, ailleurs, s'étaient diluées elles aussi - mais lui était là ; il y était venu, on l'y avait conduit. Peut-être sortait-il d'un vaste évanouissement. 

Dans l'église, on n'entendait rien. Pourtant, il avait si mal à la tête ; cette douleur qui vous écrase et vous transporte, qui vous fait entendre les affres et les hurlements du silence. Il mit sa tête dans ses mains. Il eut moins mal. Tout cela, de minute en minute, devenait supportable.

Jamais il n'avait été seul dans une église, ni dans aucun lieu de culte, d'ailleurs. Jamais la transcendance ne lui avait semblé plus juste, plus pure que dans la solitude de ces pierres millénaires. 








Il sortit son briquet, 
Alluma un cierge, deux, trois, ... Pour voir un peu mieux. Il prit une cigarette, la grilla grâce à l'une de ces bougies sacrées. Il détestait fumer. Mais ici, maintenant, c'était ce qu'il devait faire. Ce lieu manquait cruellement de fumée. Pour l'amour de l'Art, au nom de la sensibilité esthétique, il le fit. Tout serait ainsi plus beau. L'odeur affreuse du tabac, de la fumée, se mêla à celle de l'encens froid. C'était unique, indescriptible. 

Une odeur de sainteté. 

Il avança vers l'autel en faisant de beaux cercles de fumée ; ils étaient parfaits ; c'était son offrande. Il vit Jésus, sur sa grande croix de bois, l'éternel agonisant. Il ne l'avait pas remarqué. Il s'assit à ses pieds, le regarda longtemps, très longtemps (sans doute un peu trop, mais cela ne nous regarde pas). Il trouva dommage qu'on ait sacrifié un si bel homme. Il fut fasciné par les formes de son corps. Elles étaient trop humaines, trop sensibles et sensuelles. Ismaël était partagé : soit l'artiste s'y était mal pris, soit il avait parfaitement entendu la bonne nouvelle : celle d'un Apollon brun tombé du ciel. Quoi qu'il en soit, ce Christ était bien trop beau, trop désirable - peut-être qu'on ne nous avait pas tout dit... 

Il s'imagina un instant avec cette splendide couronne d'épines, lui aussi. Il aurait fait un très charmant "roi des Juifs". Il était simplement arrivé un peu trop tard. Tant pis, on le couvrirait d'autres gloires ! 
Il remarqua, sur le pied droit du Christ en croix, qu'un morceau de pierre avait été ébréché ; on avait mis à sa place une espèce de pâte mal coloriée. Il fut profondément choqué par ce rafistolage d'amateur, ce bricolage bon marché. Voilà ce qu'on gagne à se sacrifier pour la tourbe : une jolie couronne d'épines, mais une statue rapetassée ! Il trouva cela pathétique et voulut demander pardon pour le butor qui avait commis ce sacrilège. Ce fut l'occasion d'allumer un nouveau cierge - et une nouvelle cigarette.   

Ismaël avança vers l'autel. Il se mit à la place destinée au prêtre et s'y sentit à l'aise. Il regretta que le micro fût éteint : il avait beaucoup à dire. Mais il savait que Dieu l'entendrait, même sans micro, si l'envie lui venait de lui raconter une histoire. 

Car chacun sait que Dieu adore les histoires. 

Il regarda les bancs, vides. Il trouvait l'église si belle sans ses fidèles. Juste lui, les épines, les cierges. Tout était en place, ordonné, orné. Cosmique, achevé. 





Il y avait sur l'autel une Bible. Il l'ouvrit au hasard, et lut bien fort quelques versets, dans le désordre. 

Car chacun sait que Dieu adore le désordre. 

"c'était un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes."

Il trouva ce passage curieux et plutôt laid : on aurait dit un des problèmes de mathématiques ridicules que l'on pose aux enfants de dix ans. Il était certain qu'on finirait par demander combien il y avait de couronnes par tête, ou une vulgarité de cette espèce. Heureusement, il lut ce qui suivait immédiatement : 

"Sa queue entraînait le tiers des étoiles du ciel, et les jetait sur la terre". 

Il trouva ces mots parfaits. Sublimes. Et ce dragon bien généreux. 

Il tourna les pages, posa ses yeux à l'aventure sur des bribes de versets, toujours dans le désordre, car chacun sait que l'ordre de Dieu n'est pas celui des hommes : 
     "Je vis un ange qui se tenait dans le soleil"
            "Son nom est la parole de Dieu"
           "Et la bête fut prise"
           "je vis le ciel ouvert"
           "Et l'ange me dit : Ecris."

Il ferma le livre, sourit merveilleusement. Tout cela lui semblait formidable ! Il rit. Les vieilles et immuables pierres lui renvoyèrent son rire. Il fut convaincu que son rire était le rire de Dieu. 

        Car chacun sait que Dieu est humour. 

Commentaires

  1. Subtilement provocateur, au bord du blasphème sans pour autant être vulgaire... Un homme qui semble s'approprier Dieu, au sens fort. C'est un texte très fort, résonant. Merci beaucoup.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

ןָּתְשֻחְנ

Les mots du soir

Cri d'un exilé